L’affaire Pepper & Carrot pour ceux qui n’auraient pas suivi

Waouh… Il n’a pas fallu très longtemps pour que « l’affaire Pepper & Carrot » prenne une petite ampleur sur quelques blogs, réseaux sociaux, et finisse par faire réagir le SNAC-BD, principal syndicat des auteurs de bande dessinée.

Et tout ça à deux semaines des « Rencontres nationales de la bande dessinée » (28-30 septembre) où seront présentés les travaux en cours des « Etats Généraux de la Bande Dessinée » (et pour vous y inscrire, c’est ici).

J’arrive après la bataille et tout a déjà été dit par les acteurs concernés. Alors pour éviter de rajouter du commentaire au commentaire, je vais me contenter de faire ce que j’aime faire le plus : documenter l’évènement. Parce que mine de rien, ça a beau être une petite affaire qui sera oublié dans trois mois, elle est révélatrice, de part et d’autre, de positions, d’idéologies, de stratégies… Et ça, il faut en conserver la trace pour la postérité.

Donc… Pour ceux qui n’auraient pas suivi, quel est ce pataquès autour de la publication par Glénat de la bande dessinée Pepper & Carrot du dessinateur David Revoy ? Allons-y épisode par épisode et, grâce à la magie du Web, de liens en liens.

Et au cas où mon lecteur se poserait la question : j’ai un avis, mais il me semble inutile d’ajouter des commentaires aux commentaires. Donc je me contente de documenter, en espérant être le plus objectif possible.

Episode 1 : David Revoy crée Pepper & Carrot (Printemps 2014)

David Revoy est un dessinateur et illustrateur français qui, depuis le début des années 2000 travaille en free-lance à Toulouse. On peut trouver son travail en ligne, par exemple sur deviantart, mais aussi sur son site web. Aller y faire un tour avant de continuer à lire, il y a une patte assez sympa et aux amateurs d’heroïc-fantasy, cela plaira assurément.

Il a fait ce dessin, par exemple, comme une allégorie des inégalités mondiales et qui a été designé comme « Daily Deviation », un prix remis quotidiennement sur deviantart au meilleur dessin d’un jour. Ce dessin, qui est accompagné d’une légende incitant l’internaute à signer une pétition contre la faim dans le monde, est assez révélateur d’un trait de caractère de David Revoy : il se présente comme un citoyen engagé. Retenez, c’est un détail important.

Au printemps 2014, David Revoy commence un projet intitulé Pepper & Carrot. Il s’agit d’un webcomic publié sur un site dédié qui raconte les mésaventures humoristiques d’une apprentie sorcière (Pepper) et de son chat (Carrot). La série est d’abord en anglais, conséquence sans doute d’une activité d’illustrateur manifestement internationale. Elle est mise à jour à raison d’un épisode par trimestre environ.

Mais la particularité de Pepper & Carrot tient, et ce dès le départ, dans le modèle économique et juridique de sa diffusion. D’un côté, David Revoy ouvre un compte Patreon où des internautes appréciant son travail peuvent s’engager à lui verser une somme par épisode. De l’autre côté, il s’engage à diffuser son travail sur Pepper & Carrot sous une licence libre Creative Commons très permissive (CC-BY) qui, pour résumer, autorise, pour toute personne, toute réutilisation de l’oeuvre tant que le nom de l’auteur est cité. Tout, cela veut donc dire copier l’oeuvre, la reproduire en la modifiant, la diffuser de façon payante, etc…, et cela sans demander l’autorisation à l’auteur.

Sur ce choix de l’auteur trois précisions :

– concernant la stratégie économique, c’est plutôt un succès. Dans une interview donnée en février 2015, on peut voir qu’il a environ 200 « followers » qui lui versent environ 700 $ par épisode, soit environ 2500 euros par an, sur la base de quatre épisodes annuels. Cela ne suffit bien sûr pas à vivre, mais en 2015 l’usage de Patreon par des dessinateurs français est quasi inexistant, et l’expérience de David Revoy est, dans son domaine, une réussite de financement direct par les internautes

– concernant le choix de la licence CC-BY, la plus permissive des licences Creative Commons, il faut revenir à ce que je disais sur l’engagement de David Revoy. De fait, ce choix juridique (complètement indépendant du Patreon) est présenté par l’auteur comme une véritable philosophie de création attachée à la culture libre. C’est expliqué ici. Pour résumer, l’auteur estime que ses créations appartiennent à tout le monde, selon la logique de la culture libre. Et plusieurs indices tendent à montrer que ce n’est pas qu’une posture de l’auteur : ainsi, non seulement ses oeuvres sont libres, mais 1. il les crée sur des outils et logiciels libres (Linux, Inkscape…) ; 2. il facilite la réutilisation en publiant les sources des images sur github et fait preuve d’une transparence absolue (making of, tutoriels, traduction en 19 langues du webcomic sur un simple clic, dont le breton !…) ; 3. il relaie les initiatives de réappropriation par des internautes (qui, toutefois, son surtout des projets et peu de réalisations achevées).

– s’il est assurément idéaliste, on aurait tort de désigner David Revoy comme un « naïf » : pour preuve sa lutte contre un abus après une campagne Kickstarter usurpant la paternité de ses oeuvres.

De fait, c’est la première fois que je constate, dans le domaine de la bande dessinée numérique, une organisation aussi imposante autour de l’idéal de l’art libre et de la promotion d’un « nouveau modèle de création » basé sur le diptyque rémunération directe par les internautes + licence libre permissive. Le tout appuyé « artistiquement parlant » sur un univers de fantasy qui a son propre wiki. La boucle est bouclée : David Revoy crée pour la communauté, qui le rémunère directement et s’approprie son univers. Et ça marche.

Episode 2 : Glénat entre en scène (Eté 2016)

Jusqu’à l’été 2016, tout va pour le mieux pour David Revoy. Le webcomic en est à son seizième épisode, avec des intrigues de plus en plus élaborées, près de 700 mécènes, des fan art de toute sorte. Pour tout dire, à cette époque, Pepper & Carrot passe plutôt sous les radars, avec une réception enthousiaste mais relativement confidentielle. Il est surtout relayé en France chez les partisans de la culture libre, comme le Framablog, et BDZ Mag qui en parle dès novembre 2015 et rediffuse d’ailleurs (gratuitement) le webcomic. En France et dans la presse spécialisée, on en parle pas, et moi-même étais complètement passé à côté du projet lors de son lancement.

Mieux encore, un projet d’impression voit le jour en janvier 2016 sous l’égide de la « Krita Foundation », l’éditeur du logiciel libre d’infographie Krita. De ce projet, David Revoy nous dit que, fidèle à son idéal, tout l’argent des ventes sera reversé à différentes fondations éditrices des logiciels libres utilisés pour créer le webcomic (Krita, Inkscape, Blender, Creative Commons, etc…).

Et puis, à l’été 2016, Glénat entre en scène… Est-il utile de présenter l’un des plus importants (en chiffres d’affaires) éditeur de l’industrie de la bande dessinée : créé en 1969 par Jacques Glénat (incidemment mouillé, à tort ou à raison, dans l’affaire des Panama Papers en avril 2016), les éditions Glénat représentent 10% du chiffre d’affaires du marché français de la bande dessinée en 2014, soit le deuxième après Delcourt (chiffres du rapport annuel de l’ACBD par Gilles Ratier). L’épisode 17 de Pepper & Carrot porte le logo Glénat parmi sa traditionnelle liste de contributeurs. C’est qu’en juin 2016, l’éditeur a intégré la liste des donateurs, avec un versement par épisode de 350 euros !

Cette nouvelle, David Revoy l’annonce en juillet 2016 dans un assez long post qui revient en détail sur le partenariat avec Glénat, et annonce la parution d’un album papier chez l’éditeur. Il y explique (notamment, mais lisez tout) qu’il est en discussion avec eux depuis fin 2015 et qu’ils ont abouti à un accord autour de ce principe de diffusion : l’ouvrage est publié sans qu’une part de l’argent des ventes ne revienne à l’auteur, à condition que Glénat baisse le tarif (10 euros au lieu de 15) et garantisse une diffusion sous la règle du CC-BY.

Je souligne ça car c’est le nerf du débat qui va s’ensuivre…

Etape 3 : un débat !

Alors le débat commence… Il commence doucement et avec beaucoup de courtoisie sur le site de David Revoy, dans les commentaires, où le blogueur bd Boulet et la dessinatrice Pop affichent leur perplexité : d’un point de vue d’auteur, le contrat signé avec Glénat leur paraît injuste. L’éditeur ne verse rien à l’auteur pour l’album, et les 350 euros ne commencent qu’en juin. Pour l’année 2016, Glénat versera environ 700/1000 euros à l’auteur, alors qu’un contrat « classique » aurait permis de gagner, sur les 100 000 euros de vente de 10 000 albums à 10 euros, environ 8000 euros en droit d’auteur (8%).

Les choses s’enveniment quand le blogueur Lionel Maurel publie le 30 août un article extrêmement élogieux sur son blog S.I.Lex. Ce bibliothécaire spécialiste du droit d’auteur est un farouche partisan de la culture libre, cercles au sein desquels Pepper & Carrot avait circulé jusqu’à présent. Mais son blog est très lu et très visible. Il voit l’initiative de Glénat comme « la Culture Libre et l’industrie culturelle mainstream peuvent arriver à entrer en synergie, avec des bénéfices mutuels à la clé ».

C’est dans les commentaires dudit article de Lionel Maurel que le ton monte : plusieurs auteurs interviennent et reprennent les mêmes arguments que ceux évoqués plus haut, avec davantage de véhémence : l’auteur se fait avoir, l’éditeur profite de sa crédulité et (c’est là sans doute l’argument le plus pertinent des « contre ») cela ouvre une brèche dans le droit d’auteur en annonçant un modèle de contrat où l’éditeur n’a plus rien à verser à l’auteur.

Ce dernier point n’a pas échappé au SNAC BD, principal syndicat d’auteur, qui publie dans la foulée (7 septembre) un post Facebook laconique mais dénonciateur.

Enfin arrive la réponse de David Revoy lui-même le 11 septembre (pas de nouvelles de Glénat à ce stade), sur le blog de Neil Jomunsi. Il y exprime surtout ses regrets vis à vis de la réaction des auteurs et du SNAC-BD et réexplique (longuement) sa position qui est celle d’une culture libre sans compromission.

Pour vous laisser vous faire votre propre avis, je vous invite à lire deux autres articles de commentateurs qui apportent des avis plus nuancés et intéressants :

Page42, le blog de Neil Jomunsi

L’édito de Xavier Guilbert sur du9.org, toujours incroyablement juste. Je lui laisse le mot de la fin :

Pour ma part, le nœud du problème se situe dans la rencontre entre deux mondes aux visées radicalement différentes.
D’un côté, le fonctionnement habituel du monde de l’édition, et en particulier d’un éditeur aux visées capitalistiques (…) De l’autre, la philosophie qu’incarnent les licences Creative Commons, et dont se réclame David Revoy. (…) Cet exemple ne vient que le confirmer, une chose est sûre : à moins de s’en prémunir activement, le marché trouvera toujours une façon de vous faire rentrer dans ses cases. »

**

Bon, finalement, j’y vais d’une petite conclusion plus personnelle, mais sur un seul point : la coïncidence entre ce débat et la mobilisation en cours et à venir autour des « Rencontres nationales de la bande dessinée » de la fin du mois de septembre. Je trouve dommage que la première médiatisation d’ampleur autour de Pepper & Carrot se fasse sur cette « affaire Glénat » qui, dans le fond, est un élément isolé de tout un projet extrêmement cohérent en tant que modèle alternatif. C’est toutefois révélateur : les tensions de la bande dessinée, entre auteurs et éditeurs, semblent immenses et ne peuvent pas permettre de juger objectivement des initiatives certes en total décalage avec le système actuel, mais c’est précisément ce qui en fait l’intérêt. On met le doigt sur un risque potentiel et on pose la question : comment assurer la transition du système actuel, non-viable, vers un système viable, sans qu’une des parties ne se fasse avoir ?

On sait maintenant, grâce au travail des Etats Généraux de la Bande Dessinée, la précarité des auteurs. Pourquoi ne pas interroger les propositions de modèle économique alternatif (et celle de David Revoy en fait partie, de même que Les autres gens et Professeur Cyclope en leur temps) lors des Rencontres Nationales ? Si la table ronde du jeudi 29/09 donnera le point de vue des éditeurs sur la « crise », on peut regretter l’absence d’espace d’échanges autour de ces propositions alternatives et expérimentales de modèles économiques que j’évoquais pas plus tard que le mois dernier.

Ce qui me rassure, c’est qu’au moins l’affaire nourrit le débat, et pose les bonnes questions, à défaut d’avoir trouvé les bonnes réponses (que je ne prétendrai pas détenir, naturellement…).

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