Golothon 4 : Mendiants et orgueilleux (d’après Albert Cossery), Casterman, 1991

Album-clé de l’oeuvre de Golo, Mendiants et orgueilleux est aussi et surtout l’adaptation en bande dessinée d’un classique de la littérature égyptienne francophone écrit par Albert Cossery et publié en 1955 aux éditions Juillard.

Si l’album marque le début de la seconde phase de la carrière du dessinateur, qui travaillera désormais en solo et quittera l’ambiance des bas-fonds parisiens pour celle des bazars du Caire, il doit d’abord être lu comme un album de transition, dernier feu de la collaboration de Golo avec Casterman.

Nouveau départ artistique mais fin éditoriale

golo-mendiantsetorgueilleux-1991-couvL’intégration de Mendiants et orgueilleux dans la carrière et le cheminement éditorial de Golo est assez paradoxal, et fait de cet album un album de transition. D’un côté, il s’agit de la première tentative d’importance d’un travail en solo. La variante du dragon a constitué, en 1988-1989, la dernière collaboration entre Frank et Golo. Lorsque ce dernier réapparaît dans les pages de la revue (A Suivre) en novembre 1990, c’est en tant qu’auteur complet, dessinateur et scénariste d’un récit qui se présente comme l’adaptation du roman Mendiants et orgueilleux de l’écrivain égyptien francophone Albert Cossery. La parution s’accompagne d’ailleurs d’un court rédactionnel dans lequel Golo décrit l’oeuvre de l’écrivain, comme une introduction à sa (nouvelle) démarche.

Le feuilleton est court puisqu’après quatre livraisons le récit dessiné se termine en février 1991 et cette même année il suit le même destin que la plupart des récits de la revue par une parution en album dans la collection « Studio (A Suivre) ». Cette collection, un peu moins ancienne que l’inaugurale collection « Romans (A Suivre) » puisqu’elle date de 1984 (pour Enfants, c’est l’hydragon qui passe de Forest), est l’approfondissement de la stratégie offensive sur le marché de l’album de Casterman. Elle est aussi, au moins à ses débuts, plus contrainte et limitée que « Romans (A Suivre) » avec un format qui excède rarement les 75 pages, Mendiants et orgueilleux faisant exception avec 78 pages. Les débuts de Golo en solo sont naturellement plus modestes que la densité romanesque de sa dernière collaboration avec Frank qui dépassait les 130 pages. C’est peut-être heureux : après tout apprend-il à scénariser.

Nouveau départ, oui, et d’autant plus au regard de sa carrière puisque par la suite Golo restera un auteur complet. Mendiants et orgueilleux constitue donc une forme d’apprentissage d’une nouvelle façon d’appréhender la bande dessinée. Certes est-ce un apprentissage qui s’appuie sur la béquille d’un texte littéraire existant et, j’y reviendrais, on remarque d’ailleurs combien Golo se colle au texte original. Dans le même temps, si je parle d’album de transition, c’est aussi qu’il s’agit pour lui du dernier album paru chez l’éditeur tournaisien. Il reviendra ponctuellement dans la revue (A Suivre) jusqu’en 1993 pour des passages éclairs et des récits courts, mais il est clair qu’avec Mendiants et Orgueilleux que Golo dit au revoir à l’aventure éditoriale du « roman graphique » à la française entamée chez Casterman.

 

Le choix de l’adaptation littéraire pourrait sembler être dans la logique du Casterman de l’époque, comme un pont entre la littérature et la bande dessinée, mais en réalité, paradoxalement, les collections (A Suivre) ont peu voire pas publiées d’adaptations littéraires. Tardi a bien ouvert le bal avec les adaptations de la série Nestor Burma de Léo Malet en 1982 (Brouillard sur le pont Tolbiac), série graphique encore active de nos jours, mais finalement peu d’auteurs Casterman ont franchi le pas. Il semblerait que l’axe éditorial de la maison ait été de publier des bandes dessinées originales pouvant rivaliser avec la littérature plutôt que des adaptations littéraires. Golo est donc ici plutôt une exception, même s’il suit le chemin d’éminents prédécesseurs, chez d’autres éditeurs (L’île au trésor par Hugo Pratt et le Salammbô de Druillet aux Humanoïdes Associés). A cette différence près que l’adaptation de Cossery par Golo est une adaptation fidèle, mot pour mot, image par image. N’oublions pas non plus que ce début d’années 1990 est marqué par le rachat de Futuropolis, ancien éditeur de Golo, par Gallimard, et la réédition de classiques illustrés, comme Voyage au bout de la nuit puis Mort à crédit de Céline par Tardi (1988 et 1991) et Le Procès de Kafka par Götting (1992). Petit à petit se consomment les noces de la littérature et de la bande dessinée. Nous sommes toutefois avant la grande vague d’adaptations qui, dans les années 2000, fit de ce procédé un genre à part entière, aussi dans sa mission de « faire découvrir » les classiques littéraires par l’image, avec des éditeurs et collections spécialisés (Adonis, « Romans de toujours », Emmanuel Proust, mais aussi Casterman avec « Rivages-Casterman-noir » en 2008).

Cossery : quel choix littéraire ?

cossery-mendiantsetorgueilleux-1955L’auteur que choisit Golo pour son entrée en solo mérite qu’on s’y arrête quelques instants. Albert Cossery est un écrivain d’origine égyptienne, né en 1913, qui s’installe à Paris en 1945 pour n’en jamais bouger. Mendiants et orgueilleux paraît en 1955 et est son quatrième livre ; à l’instar des trois premiers (et des quatre suivants), l’intrigue se déroule en Egypte. Résumons-la en quelques mots : Mendiants et Orgueilleux raconte les pérégrinations de Gohar, un professeur d’université devenu mendiant et drogué qui tue sans vraie raison une prostituée. Ce crime est, pour le lecteur et la curieuse faune qui gravite autour de Gohar (Yéghen le poète laid et heureux, El Kordi le fonctionnaire qui se prend pour un grand révolutionnaire, Nour el Dine le policier dont les certitudes sociales vacillent), le point de départ d’un conte philosophique qui interroge avec une dérision certaine la relativité du destin et l’acceptation progressive de l’abandon du monde et de ses aléas.

Le style de Cossery, en apparence simple et très fluide, est connu pour son ironie et son détachement : ses personnages sont des marginaux qui, assumant avec amusement le tragique de l’existence, se moquent de la société, des puissants, des riches, avec une grâce d’aristocrates. Il y fait l’éloge de la paresse et de l’oisiveté, et constitue en cela un auteur à relire aussi à notre époque…

Cossery meurt seulement en 2008 et Golo va donc le contacter avant de se lancer dans son entreprise d’adaptation. Comme il le raconte lui-même : « j’ai pris mon courage à deux mains et j’ai laissé une note à Albert Cossery à son hôtel, dans laquelle je lui annonçais mon désir de transformer son roman en bande dessinée. Il m’a contacté le soir même, s’est montré enchanté par ce projet et m’a laissé carte blanche pour réaliser cette bande dessinée. Il m’a dit alors : « Le livre existe, de toute façon, tu ne lui retireras jamais son essence, alors fais ce que tu veux. » » (Al-Ahram hebdo, 2008) Il est d’ailleurs significatif que, comme un signe de la valeur littéraire de l’oeuvre, le nom même de Cossery apparaisse comme second auteur sur la couverture de l’album, même s’il s’agit bien d’une adaptation par Golo.

 

On peut s’interroger sur le choix d’adapter Cossery, un auteur plus ancré dans les années 1950, et de l’afficher nommément : il ne s’agit pas d’un classique connu universellement au même titre que Céline, Kafka, Verne ou Flaubert, mais plutôt d’un auteur rare apprécié par des spécialistes. Nous sommes loin d’un calcul commercial ou éditorial, de l’adoubement de la bande dessinée par un succès populaire ou critique et inversement. Le dernier récit de l’écrivain date de 1984 (Une ambition dans le désert) et durant cette période il est surtout réédité par de petites maisons d’édition, La dernière grande édition de Mendiants et orgueilleux, chez Gallimard, date de 1979. Golo a néanmoins une juste intuition puisque les années 1990 sont bien celles d’une redécouverte de l’oeuvre d’Albert Cossery : en 1990 il reçoit le Grand prix de la francophonie de l’Académie Français, et au moins deux maisons d’éditions se lancent dans une entreprise de rééditions : Terrain Vague dès 1990 et Joëlle Losfeld à partir de 1993, qui rachètera les droits et publiera par ailleurs son dernier récit (Les couleurs de l’infamie) et l’édition intégrale de ses oeuvres dans les années qui suivent. C’est aussi en 1991 que le roman fait l’objet d’une adaptation cinématographique dans son pays d’origine, par Asmaa El-Bakry.

S’il y a de belles coïncidences chronologiques dans le choix de Golo, il s’agit aussi d’une ambition personnelle. Golo raconte ainsi qu’il s’intéresse aux romans de Cossery depuis sa jeunesse, et qu’il souhaite adapter Mendiants et Orgueilleux depuis plusieurs années. En apparence le contraste est fort avec les références (certes toujours littéraires) des travaux précédents en compagnie de Frank. On passe d’une sphère littéraire à l’autre : d’un côté le néo-polar à la française, très eighties, où l’on goûte la violence, l’action et la rébellion, et de l’autre l’intemporalité d’un conte oriental beaucoup plus tranquille, détaché du monde, exotique ; d’un côté des auteurs français et contemporains, de l’autre une littérature internationale plus classique.

Ce n’est qu’une apparence, évidemment. A la lecture de Cossery, on comprend le choix de Golo. D’abord parce qu’il s’agit d’un roman assez visuel et à la narration classique, qui ne semble donc pas ou peu hermétique à une adaptation graphique. Certains passages sont ainsi strictement transcrits en image par Golo qui reprend le détail des descriptions du livre.

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« Yéghen se réveilla en poussant un cri perçant. Un froid intense régnait dans la chambre. Il fit un geste pour ramener à lui l’édredon, mais à sa grande surprise il constata que celui-ci avait disparu. » (Mendiants et Orgueilleux, ed. Joelle Losfeld, p.190)

C’est d’ailleurs un peu à mes yeux le point faible de l’album : une trop grande fidélité aux mots et aux images de Cossery, qui confine parfois à l’exercice scolaire. Mais à côté de cela, de nombreux éléments offrent des points d’accroche au style de Golo. Je pense bien sûr à la galerie de personnages, très nombreux et très différents, qui permettent au dessinateur de s’en donner à coeur joie dans les portraits, ou encore aux nombruses scènes de rêveries et d’hallucinations tout à fait en phase avec les élans plus baroques et expressifs du dessinateur. Ainsi la description de quelques pages qui débute le chapitre 6, où Cossery narre les divagations du révolutionnaire de bureau El Kordi, est synthétisé en une demi-planche inventive, libre (la peau des fonctionnaires qui se mêle à la paperasse) et néanmoins fidèle aux mots de l’écrivain. D’une façon générale, la désinvolture caractéristique de Cossery trouve un écho dans le style graphique, libre, souple et brouillon, de Golo.

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« On eût dit que toutes ces images qu’il se forgeait au sujet de cette misère reculaient dans le néant comme des phantasmes engendrés par le sommeil » (Mendiants et Orgueilleux, Ed. Joelle Losfeld, p.98)

Et puis à y repenser, il y a des raccourcis évidents du roman noir à Cossery : dans les deux cas, l’intrigue policière est un prétexte à une réflexion sur la société et les hommes ; dans les deux cas il s’agit d’explorer un univers urbain de marginaux se débattant avec les déconvenues du destin. Peut-être est-ce là le vrai sujet qui intéresse Golo à cette époque ?

Il faut dire aussi que cette adaptation est la première manifestation d’un goût de Golo pour les contrées lointaines et plus spécifiquement pour l’Egypte, pays qu’il connaît depuis les années 1975 et dans lequel il s’installe dans les années 1980. L’Egypte est véritablement son pays d’adoption et, en s’affranchissant de la tutelle scénaristique de Frank, Golo peut assumer auprès du public sa passion pour ce pays et sa culture littéraire. C’est bien de ça qu’il s’agit : Mendiants et Orgueilleux est simultanément un hommage à Cossery et un hommage à l’Egypte.

Extériorité des mots et proximité du dessin

A la lecture comparée des deux oeuvres, une autre piste me paraît digne d’attention, par la façon dont Golo complète Cossery, par ce qu’il apporte à son récit textuel grâce à l’image. Autour de Cossery, certains critiques se sont interrogés sur son « égyptianité » : s’il s’agit bien d’un auteur égyptien (il n’a jamais demandé la nationalité française), il a vécu l’essentiel de sa vie en France et il a écrit la plupart de ses romans « égyptiens » depuis Paris. Cossery écrit donc d’après souvenirs de sa jeunesse, et non d’après nature. Cela n’empêche pas une certaine exactitude dans la transcription de des expressions verbales et de l’ambiance égyptienne, et particulièrement cairote dans Mendiants et Orgueilleux. Mais le point de vue est presque extérieur et, d’ailleurs, les lieux réels exacts ne sont jamais nommés, renforçant ainsi l’aspect d’un conte qui pourrait avoir lieu n’importe où.

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« Il était dans une rue, une vraie rue avec des autos et des tramways, peuplée de gens qui avaient des allures de vivants. » (Mendiants et Orgueilleux, éd. Joelle Losfeld, p.127)

Et c’est là que Golo vient compléter Cossery pour une adaptation graphique : car à l’inverse, Golo est un français qui, précisément, connaît l’Egypte contemporaine pour l’avoir visité et y avoir travaillé. Il n’en a pas que des souvenirs, il peut en retracer des scènes en direct. L’image vient alors prendre le relais des mots. Les nombreuses descriptions de scènes de rues de l’écrivain, habitées dans leur ambiance mais pouvant se situer n’importe où, prennent vie sous le crayon de Golo dans des lieux qui, au moins en apparence, peuvent sembler réels, directement inspirés des rues du Caire ou d’Alexandrie. Il y a au gré des cases de jolis dessins de rues, des inscriptions en arabe authentique, qui font justement pénétrer dans cette « égyptianité » qui pouvait sembler manquante dans le texte, ou trop intemporelle. La couverture de l’album de 1991 est une grande fresque à dérouler qui montre la maîtrise et le goût de Golo pour ce type de scènes fourmillante d’activités et de personnages. Il y a dans les dessins une vraie précision, des détails, des mots, des noms qui ne peuvent être inventés, et ce d’autant plus au regard de l’oeuvre à venir de Golo qui consistera, précisément, à retranscrire par le dessin la rue égyptienne et ses péripéties.

 

En un sens l’adaptation de Golo resitue l’oeuvre de Cossery dans son lieu d’origine. Elle le sort des souvenirs pour l’ancrer dans une réalité, mais sans abandonner complètement l’aspect onirique. Le Caire de Cossery vu par Golo demeure toujours hors du temps, impossible à situer réellement, mais évite, grâce au scénario initial tout autant que grâce à la connaissance du dessinateur, l’aléa du pittoresque. L’adaptation, dans cette interprétation, me semble réussie, plus que pour l’histoire elle-même, retranscrite finalement bien trop fidèlement, au prix de quelques maladresses graphiques, avec ses dialogues au mot près et son narrateur certes terriblement littéraire, mais peut-être un peu trop redondant.

Mendiants et orgueilleux est souvent citée comme l’oeuvre maîtresse de Golo, sa plus connue ou reconnue. Ce n’est pas tout à fait mon avis (il me semble qu’il a fait bien mieux depuis), mais c’est incontestablement une oeuvre importante pour sa carrière et une plongée amusante dans la littérature égyptienne. Elle a été rééditée en 2009 chez Futuropolis.

Bibliographie utilisée sur Albert Cossery :

Raymond Espinose, Albert Cossery, une éthique de la dérision, Orizons, 2008

David L Parris, Albert Cossery, montreur d’hommes, Peter Lang, 2009

Jean-Claude Leroy, « Qui se souviendra d’Albert Cossery ? », Mediapart, 19 juin 2011, url : https://blogs.mediapart.fr/jean-claude-leroy/blog/190611/albert-cossery-ou-lefficacite-revolutionnaire-itineraire-dun-ecri (reprise de la revue Altermed, 2010)

Article « Albert Cossery », Wikipedia, url : https://fr.wikipedia.org/wiki/Albert_Cossery

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