Nouvelles voies pour un art graphique politique : Baladi / Mancini / Much Politik

C’est désormais une tradition sur Phylacterium : j’essaye de caractériser chaque année qui passe sur le plan de la création graphique. En 2014, je pointais les nouvelles voix de l’humour graphique, en 2015 je me réjouissais d’un nouvel art des formes. Pour 2016, année pré-électorale, ce qui m’a le plus frappé est l’émergence de voies nouvelles pour créer un art graphique politique. J’en ai choisi trois qui me semblent particulièrement intéressantes, avec trois auteurs pour trois styles de discours politique bien différent : Bill Vezay, Juliette Mancini et Alex Baladi.

Bill Vezay : Much Politik

bill_vezay-much_politik_2016Much Politik, qui prend à la fois la forme d’un webcomic régulier depuis 2013 (principalement suivi via Facebook, mais aussi sur le site http://www.muchpolitik.fr/) et d’un album sorti en 2016 aux éditions Lapin, est l’oeuvre d’un dessinateur qui se cache sous le pseudonyme de « Bill Vezay ». Difficile d’en savoir plus tant l’individu reste dans son personnage lors des interviews, on se concentrera donc sur l’oeuvre elle-même, qu’il faut d’abord comprendre, vous l’avez saisi, comme un feuilleton régulier.

En un sens, Much Politik est, des trois oeuvres présentées, celle qui sort le moins des modèles traditionnels du dessin politique satirique. On en retrouve en tout cas les ingrédients favoris. Chaque épisode met en scène un ou deux de nos politiciens préférés et tourne en ridicule une déclaration, une attitude, un fait politique. Les hommes politiques devenus personnages se reconnaissent, comme dans l’art de la caricature, par des traits récurrents : les grandes oreilles de Bayrou, l’air constamment abattu de Hollande, les sourcils épais de Fillon… Et, comme chez beaucoup de caricaturistes, c’est toute la classe politique, ou la société politique au sens large qui est visée, des hipsters barbus aux néo-nazis frontistes. L’objectif est de faire rire avec la vie politique comme matière première, et on admettra que c’est un terreau riche.

Là où Much Politik apporte de la nouveauté, c’est dans la forme de cette satire politique. A la première lecture, les strips mal dessinés sous Paint aux dialogues bourrées de fautes d’orthographe et à l’humour assez frontal heurtent un lecteur habitué, disons par exemple aux gags d’Aurel, un de nos meilleurs héritiers actuels du dessin politique traditionnel. Il faut le comprendre dans son environnement de diffusion initial, qui est le Web, dont les codes graphiques ne sont pas exactement les mêmes. L’auteur renouvelle considérablement l’art de la satire politique en l’adaptant au contexte et aux codes visuels du Web. Ce que nous apprennent au moins les interviews est que les dessins de Bill Vezay descendent en droite ligne de la tradition anglo-saxonne des Dolan comics, dont vous retrouverez ici une description bien documentée. En deux mots, il s’agit d’un type de webcomics mal dessinés devenu un mème, tout droit venu de la culture web, où le « mauvais » dessin est un procédé volontaire renforçant l’humour ironique et la gêne du lecteur. La façon dont Bill Vezay retourne ce procédé potache pour l’adapter à la pratique de la satire politique est, je trouve, assez habile. Tout comme les Dolan comics transforment les personnages de Walt Disney en psychopathes sous couvert d’une méta-ironie typique du Web, Much Politik agit comme une entreprise de dégradation du politique que l’on pourrait rapprocher des grandes heures de l’émission télé des Guignols de l’Info, autre influence visible de l’auteur. La série agit comme un miroir inversé où les hommes politiques ne sont que d’hideuses têtes qui parlent une langue incompréhensible, et ainsi le lecteur s’en trouve vengé. En ce sens, la satire atteint, grâce à un effet visuel simple, un degré d’agressivité nouveau pour dénoncer tout ce qui nous fait détester le monde politique : les affaires, les promesses non tenues, l’hypocrisie générale… Chacun jugera de la pertinence de cette dégradation, mais il me semble qu’elle n’est que le reflet de l’état de la classe politique du pays.

 

Juliette Mancini : De la chevalerie

Mancini-De_la_chevalerie-2016Chez Juliette Mancini, l’enjeu n’est pas de commenter le politique et de s’en moquer comme peut le faire Much Politik. Il est cette fois question de livrer explicitement une opinion politique et d’argumenter en sa faveur. Ce qui transparaît dans Dans le chevalerie, c’est une description de la situation politique et sociale au prisme de positions nettes contre le patriarcat, contre le rejet de l’autre, contre le monde capitaliste comme esclavage moderne. Je ne crois pas trop me tromper en disant que ce type de production est relativement rare dans la bande dessinée française, sauf peut-être en fouillant un underground profond, ou certains auteurs marqués par la contre-culture post-68, comme Chantal Montellier ou Jean Teulé.

Bien sûr Juliette Mancini ne se contente pas de réaliser un simple tract dessiné ; elle l’enrobe, et en fait une oeuvre d’art. De la chevalerie fait appel à un procédé plutôt classique dans la tradition du dessin (et de la littérature) politique : celui de la métaphore. On situe l’intrigue à une autre époque pour, en réalité, dénoncer une situation actuelle. L’album dépeint donc un Moyen-âge qui ressemble à s’y méprendre à notre monde contemporain, avec ses gens de pouvoir sûrs d’eux, ses conflits incessants entre les cultures, ses travailleurs exploités par des puissants. On pensera aux dessins de Gus Bofa pour La guerre de cent ans [lien]. Le passage par la fable médiévale est une façon de parler de notre époque et de nous mettre face à nos contradictions.

Mais malgré cet emprunt à la tradition, Juliette Mancini cherche à aller plus loin qu’une simple transposition comique. Elle multiplie les trouvailles visuelles : l’album est composé de courtes saynètes au format libre interrompues par des « interludes » dont la structure innove sur le plan narratif avec des cases muettes légendées par un simple mot, à la façon d’un emblème ancien, et formant toutes ensemble une mini-histoire dans l’histoire. Rien que ces pages mériteraient un long développement, dans leur façon d’utiliser une forme graphique inspirée du passé pour un discours contemporain.

Et puis la finalité est bien différente : la satire est présente mais ne semble pas être l’objectif principal, seulement le moyen pour dénoncer, puis construire autre chose. Juliette Mancini nous propose en creux un autre modèle de société qui apparaît l’espace de quelques scènes de liberté où les femmes imaginent un monde libéré de tout paternalisme. En cela, l’enjeu est moins le commentaire du politique que la démonstration d’une autre politique possible. Certains passages peuvent sembler un peu trop didactiques, mais c’est sans doute le jeu de ce type de création.

 

Alex Baladi : Décris-Ravage

baladi-decris_ravage-2016Alex Baladi n’est pas initialement un dessinateur « politique » (quoique son numéro de Mon Lapin l’était, et dans une moindre mesure le Rénégat chez Hoochie Coochie), mais l’album qu’il réalise chez Atrabile avec Adeline Rosenstein, dramaturge et conférencière travaillant sur la situation en Palestine, l’est assurément. Décris-Ravage est en réalité l’adaptation d’un spectacle d’Adeline Rosenstein, mais peut se lire indépendamment. Il est composé d’une petite dizaine de séquences plus ou moins autonomes mais portant toutes sur le thème, hautement polémique, de la colonisation de la Palestine et, plus largement, sur les relations entre les occidentaux et le reste du monde dans l’histoire contemporaine. Le propos politique de Baladi tient donc principalement à son soutien au peuple palestinien et à la dénonciation farouche du colonialisme, quel qu’il soit.

Pour ce qui est de la démarche générale, l’ouvrage de Baladi se rapproche ainsi de celle de Juliette Mancini : il s’agit bien d’une démarche ouvertement militante, et donc d’un album politique au sens premier du terme (et non d’un album sur la politique). Mais les deux albums diffèrent considérablement quand on considère que ce n’est pas par la fiction que Baladi entend exprimer ses convictions. Bien plutôt, le dessinateur suisse s’attaque à une représentation directe du réel.

Les deux piliers de cette représentation du réel dans l’album sont le témoignage et l’Histoire. On y trouve trois récits vécus, dont deux racontés directement et pour lesquels Baladi déploie tout l’arsenal de son originalité narrative, avec ses cases en escalier et ses bulles sans personnage. Un suisse raconte un voyage scolaire en Palestine pendant sa jeunesse tandis qu’un ancien colon raconte l’installation des juifs au sortir de la guerre. Ce sont des histoires relativement neutres au départ, mais qui font sens dans l’économie de l’album parce qu’ils questionnent la cruauté humaine et l’aveuglement dans le contexte de l’histoire palestinienne. L’Histoire (avec un grand H), justement, est quant à elle invoquée pour rappeler la responsabilité des occidentaux dans la crise contemporaine de la Palestine. Baladi revient notamment sur les campagnes napoléoniennes comme exemple type d’un monde occidental qui, en prétendant faire le bien, ravage un pays. Il varie les points de vue, se risquant même à un aparté plus réflexif sur la culpabilité du lecteur de bandes dessinées occidental confronté à la représentation du « sauvage ».

Décris-Ravage est un album composite, très curieux dans sa construction, mais qui s’appuie avant tout sur un fort substrat documentaire : des témoignages oraux mis en scène, des pages plus didactiques sur l’histoire palestinienne, des apartés sur la nature de la représentation théâtrale, littéraire ou graphique… C’est par le réel que Baladi nous confronte à un discours politique, en multipliant les approches. C’est aussi la nature du matériau initial : le spectacle d’Adeline Rosenstein est à la fois pièce de théâtre et conférence académique, s’apparentant presque à une performance, à un happening artistique. Baladi conserve cette dimension en interrogeant véritablement la façon dont le documentaire peut transmettre un discours politique.

Finalement, c’est ce dernier point qui m’intéresse le plus : on sait la vogue actuelle pour la bande dessinée documentaire. Mais, contrairement au cinéma documentaire qui s’est depuis longtemps emparé du discours politique (Michael Moore est peut-être le représentant le plus bruyant des cinéastes engagés), la bande dessinée documentaire en reste encore souvent à une forme de description et d’objectivité, plutôt que de commentaire explicitement engagé. La démarche de Baladi avec Décris-Ravage rejoint en un sens Un homme est mort d’Etienne Davodeau et Kris, jusqu’à cette façon de s’appuyer sur un matériau initial autre que la bande dessinée pour amener un vrai propos politique. On espère donc que Baladi creuse ici un nouveau sillon au sein de la toute jeune bande dessinée documentaire qui pourra être essaimé par d’autres…

 

… et la bande dessinée se fait politique

Balcaen-Manifeste-2016Ces albums sortis en 2016 proposent tous les trois des approches différentes de ce qu’on pourrait appeler, au sens large, une « bande dessinée politique ». Je les ai choisi car ils me paraissent pousser loin l’exploration de nouvelles directions. Mais ils ne sont que quelques exemples d’une véritable effervescence de l’écriture graphique vers davantage de propos politique.

Avec Much Politik, je citais la tradition de la satire politique. L’album de Bill Vezay en est une version qui prend le parti de la dégradation extrême de l’imagerie politique. Elle découle en cela de toute une pratique de dessinateurs qui, depuis le XIXe siècle, s’attaquent au pouvoir par le dessin. Principalement déployée dans le dessin de presse plutôt que par la bande dessinée, cette tradition s’est ponctuellement fait séquentielle, notamment chez les auteurs des années 1960-1970 ( Wolinski, Willem, Reiser, Gébé, Cabu). L’histoire du dessin et de la satire politique a d’ailleurs été à l’honneur cette année, entre l’exposition « Un siècle d’affiches politiques et sociales en bande dessinée », organisée à l’automne 2016 par la CIBDI, bonne rétrospective de ce qu’a été la bande dessinée politique des XXe et XIXe siècles, et la parution aux éditions Fluide Glacial de Petite histoire de la presse satirique et non-conformiste française par Romain Dutreix et Toma Bletner, qui dépasse d’ailleurs la seule question de la satire. Les dessinateurs s’intéressent à nouveau à une des tendances fortes des arts graphiques, et c’est un signe qui ne trompe pas. La tradition de la satire graphique fait donc toujours florès de nos jours, et en particulier en période électorale. Parmi les sorties de 2016, La face crashée de Marine Le Pen de Riss, Richard Malka et Saïd Mahrane poursuit cette tendance avant tout humoristique et caustique. Mais finalement, cette vieille tradition n’est plus seule, ni la plus dynamique ni la plus inventive, comme si la mort de Siné, survenue en mai, annonçait la fin d’une génération. C’est ailleurs que se forge une nouvelle bande dessinée politique, qui prend aussi d’autres directions.

La tendance la plus présente actuellement est sans doute celle du reportage dessinée et de la bande dessinée documentaire au sens large, dont Décris-Ravage est, là-aussi, un exemple expérimental. Nombreux sont les dessinateurs qui, associés ou non à un journaliste, se sont attaqués en 2016 à des sujets politiques : Quand viennent les bêtes sauvages de Nicolas Augereau sur la figure politique haïtienne de Manno Charlemagne, Politique qualité de Sébastien Vassant sur les luttes sociales en Bretagne, le collectif Hôpital Public chez Vide Cocagne sur les politiques de santé publique. Plus encore, les albums La Présidente de Farid Boudjellal et François Durpaire et Petite histoire de la Révolution française de Grégory Jarry et Otto T prennent la direction de la politique-fiction en imaginant, pour l’un l’accession de Marine Le Pen à la présidence de la République française, pour l’autre la prochaine révolution. Nous sommes ici à la frontière du documentaire et de la fiction, et c’est une bonne surprise de voir la bande dessinée s’engouffrer dans de toutes nouvelles directions.

 

Mais finalement les albums cités ci-dessus relèvent d’une définition du « politique » un peu limitée : il s’agit bien de commenter une actualité politique ou de décrire la vie militante et les luttes de pouvoir au sein de la société. En d’autres termes il s’agit de bandes dessinées sur la vie politique plus que de bandes dessinées « politiques » en elles-mêmes. Bien sûr la plupart de ces albums ne sont pas neutres et ne prétendent pas l’être : La Présidente est aussi un réquisitoire contre le Front National. Mais on peut admettre une définition plus large de l’adjectif politique : tout discours qui a trait à l’organisation de la société et en propose un modèle de développement est politique. La satire politique est une première étape : on démonte le système existant, reste à en remonter un nouveau.

C’est là que les deux albums Décris-Ravage et De la chevalerie renouvellent avec davantage de profondeur la tradition de la bande dessinée politique. Ils ne décrivent pas nommément un homme politique, un parti, un groupe politique, mais leur discours est réellement et explicitement politique. Décris-Ravage est non seulement un album sur la situation en Palestine, mais aussi, par certaines séquences, un manifeste anti-colonialiste et tiers-mondiste, invitant au dialogue interculturel. De la chevalerie a des accents féministes, anti-capitalistes et pacifistes. Il en va de même pour le fanzine Bien, monsieur que Juliette Mancini anime avec Elsa Abderhamani : la série qu’y livre cette dernière est un témoignage écologiste et antispéciste dont je connais peu d’équivalent en bande dessinée. Le féminisme quant à lui commence à être régulièrement mis à l’honneur en bande dessinée : en plus de la traduction/réédition des Gouines à suivre d’Alison Bechdel, 2016 a aussi vu la parution de Commando Culotte de Mirion Malle, qui propose une relecture féministe de la culture populaire. La jeune génération d’auteurs et d’éditeurs semblent enclins à faire porter par la bande dessinée un discours politique complexe et dense, et non plus une simple illustration. Il y a là une vraie preuve de maturité pour le neuvième art.

 

Et puisqu’on parle de maturité de la bande dessinée, je ne peux pas terminer ce panorama de la « bande dessinée politique » contemporaine sans évoquer la naissance des éditions Adverse, fondées par Alexandre Balcaen dont le premier album, sorti en janvier 2016, est précisément un « manifeste ». Il ne s’agit plus ici de bande dessinée sur la politique, ni même exprimant une opinion politique, mais d’une bande dessinée qui se vit comme un acte politique fort dans le paysage éditorial de la bande dessinée contemporaine. Militant pour une bande dessinée différente et marquée par des prises de position éditoriales fortes (forte liberté formelle, absence de contraintes matérielles, défense d’un système de diffusion non-industriel), la maison Adverse réintroduit du politique dans le métier d’éditeur. L’album de L.L. de Mars Communes du livre paru en février dernier aborde frontalement la question de « l’engagement dans le champ de la production éditoriale » et introduit, je l’espère, l’utopie d’une bande dessinée engagée dans tous les sens du terme.

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